Directeurs en lutte


Nos deux derniers articles (*) concernaient le malaise enseignant. Ce mal-être est profond puisque « près d'un enseignant en fin de carrière sur deux n'attend qu'une seule chose : partir le plus vite possible » selon l’enquête du « Carrefour santé social ».

Les enseignants sont souvent perçus dans l’opinion comme des salariés travaillant relativement peu (horaire hebdomadaire moindre que le salarié du privé et nombreuses vacances...). Certes, de plus en plus ces dernières années, la difficulté du métier est mise en avant dans les médias. Le public prend ainsi conscience qu'il n'est pas de tout repos.

 

Qu’est-ce qui rend ce travail si difficile ? Les réponses sont multiples même si reviennent le plus souvent le comportement des élèves, le bruit, le volume de travail. Mais si on laisse les enseignants parler spontanément, ils mettent en avant le manque de considération et de reconnaissance, une critique qui vise l'institution. L'épuisement psychologique  vient ensuite. Certaines catégories d'enseignants sont plus touchées que d'autres. Il s'agit d'abord des professeurs de collège, ensuite des enseignants de technologie, une discipline qui se sent peu considérée, et des directeurs d'école dont la fonction est peu reconnue par l'institution.

 

Créé, début 2005, par Jean-Michel Laxalt, président de la MGEN, le "Carrefour santé social" est un lieu d’échanges et de réflexion. Il associe la MGEN, les fédérations FSU et UNSA Éducation et Sgen-CFDT, ainsi que les syndicats SNES/FSU,   SNUipp/FSU, SE-UNSA, SNPDEN. Très rapidement, les partenaires rassemblés au sein du "Carrefour santé social" se sont donné pour mission de conduire des travaux sur les thématiques de la santé et du travail.

Cette enquête, sous forme d’un questionnaire déclaratif et anonyme a été mise en ligne sur les sites Internet de la MGEN, de l’Unsa Éducation, de la FSU et des syndicats SNES, SNUipp/FSU, SE UNSA, Sgen-CFDT et SNPDEN. Les partenaires ont diffusé un questionnaire sur leurs sites respectifs. Le but : recenser les opinions de leurs internautes sur leurs conditions de travail et de santé, comprendre leurs motivations à réduire ou prolonger la durée de leur service et enfin évaluer leurs attentes et leurs aspirations.

 

Profil des répondants à l’enquête

93% sont adhérents à la MGEN et 60% sont syndiqués.

Les répondants sont pour la plupart professeurs des écoles (55,2% des répondants), certifiés (25,3%) ou agrégés (6,4%), exerçant à temps complet pour 88,7% d’entre eux. Ils exercent essentiellement en école élémentaire (51,6%), dans les collèges (23,0%) et dans des lycées d’enseignement général, technique ou professionnel (19,3% en tout).

 

Appréciation sur leur travail

La majorité des répondants ont une perception positive de leur métier (54,5%), alors qu’un peu plus de 6% ne sont pas du tout satisfaits.

Une grande partie des répondants jugent leur travail intéressant (47,2%), même s’il est jugé fatigant (55,2%) ou même stressant (43,3%).

Les professeurs de l’enseignement supérieur ont une perception beaucoup plus positive de leur métier : plus que les autres enseignants, ils jugent avec les agrégés leur métier épanouissant, valorisant et en soulignent le caractère enrichissant.

Les professeurs enseignants au collège sont les plus négatifs sur leur métier, qu’ils perçoivent moins « passionnant », moins « enrichissant », moins « valorisant », plus « éprouvant, pénible, décourageant » et surtout plus « stressant » que leurs collègues.

A noter : le qualificatif « enthousiasmant » n’est quasiment jamais choisi.

 

Commentaires spontanés sur l’appréciation du métier

Ces verbatim sont majoritairement composés de critiques des conditions de travail et d’attentes ou de suggestions d’amélioration de leur situation professionnelle en fin de carrière.

Les professeurs en collège (PEGC) représentent la catégorie d’enseignants qui émettent le plus de critiques spontanées sur leurs conditions de travail :

Le manque de considération, de reconnaissance constitue la critique la plus fréquente, surtout de la part des professeurs des écoles. Ce reproche s’adresse :

-       principalement à l’institution Education Nationale, à qui ils font grief notamment de multiplier les réformes et les changements successifs de programmes,

-       puis à leur hiérarchie directe dans les établissements,

-       aux parents d’élèves,

-       et enfin aux inspecteurs, critiqués pour des inspections, jugées trop rares, davantage orientées sur la sanction et peu sur le conseil.

L’« épuisement psychologique » des enseignants en général (stress, troubles du sommeil) est le deuxième motif d’expression libre.

 

A noter, la lassitude particulière de deux catégories de professeurs :

Les professeurs de technologie (évolution permanente des programmes, discipline peu considérée et difficultés ressenties à suivre les évolutions constantes à la fois des technologies et des programmes)

 

Les Directeurs d’école sans décharge de classe ou avec une décharge jugée insuffisante, qui souffrent du manque de considération de leur fonction et estiment devoir assumer une surcharge importante de travail insuffisamment rémunérée.

« Le Ministère de l'Education Nationale va-t-il se moquer encore longtemps des directeurs d'école primaire (…) qui sont taillables et corvéables à merci, qui doivent effectuer des tâches de plus en plus nombreuses, assumer des responsabilités de plus en plus lourdes, être les interlocuteurs de nombreuses personnes, structures ou associations...sans être rémunérés pour le temps passé et les risques encourus et qui doivent, très souvent, également enseigner dans des conditions de plus en plus difficiles !

Beaucoup libèrent leur direction, laissant la place à des jeunes insuffisamment formés ou à des adjoints non volontaires, commis d'office. Ce qui était il y a quelques années une promotion devient maintenant la dernière fonction à demander ».

« J'ai adoré ce métier mais je suis très contente de partir, tant je suis épuisée et écœurée surtout depuis que j'ai fait la folie de prendre une direction. »

 

Médecine du travail et politique de prévention

L’absence de médecine du travail et le souhait de voir le ministère de l’Education Nationale appliquer la législation du travail reviennent de façon récurrente dans l’expression des attentes.

 

Attentes vis-à-vis de l’employeur Education Nationale

Les attentes de reconversion en fin de carrière conduisent une partie des enseignants à formuler des revendications à l’employeur Education Nationale :

Formation continue tout au long de la carrière d’enseignant qui permet une adaptation continue de l’exercice professionnel et bilan de compétences.

 

Attentes vis-à-vis des syndicats

Les enseignants et plus particulièrement les professeurs des écoles, les enseignants en collèges, en lycées professionnels ont souhaité exprimer reproches et attentes à l’égard des syndicats :

Attentes d’une aide pour le calcul des retraites, notamment dans le cas complexe de multi-carrières et pour les enseignants en situation de handicap

Reproches : une prise en compte insuffisante dans les négociations avec le gouvernement sur la retraite, la pénibilité du travail, les interruptions dans la carrière pour élever des enfants, l’écart de comptabilisation des enfants dans le calcul de la retraite entre secteur privé et Education Nationale des enseignants ayant atteint le nombre de trimestres de cotisation avant l’âge de 60 ans et qui sont obligés de continuer à travailler jusqu’à cet âge, sans en retirer d’avantage financier.

 

L'usure d'une bonne partie du corps enseignant est, à n’en pas douter, un défi qui s’impose à tout ministre de l’Education nationale.

Cette nouvelle enquête met en avant le malaise des directeurs d’école. A ce titre, elle n’apporte rien qui ne soit déjà connu des pouvoirs publics et des syndicats. Pour autant, elle n’apparaîtra pas inutile si elle permet d’accréditer un peu plus l’impérieuse nécessité d’apporter une solution au problème. Et l’on ne pourra plus longtemps se contenter de la réponse du ministre de l’Education nationale, Luc Chatel : « Je suis également ouvert à une réflexion sur le rôle des directeurs d’école, dont les responsabilités se sont effectivement accrues au cours des dernières années sans qu’un statut propre soit créé à leur destination. C’est par cette question qu’il faudra commencer par s’interroger avant d’envisager une évolution du statut des établissements ».

La responsabilité des syndicats enseignants est également engagée. Leurs responsables ne pourront plus indéfiniment se cacher derrière des motions de congrès ou des propos lénifiants à la veille de chaque élection professionnelle pour faire patienter encore et toujours les directeurs d’école. Le temps de la réflexion n’a que trop duré. Il est temps de passer à l’action.

Luc Chatel aura-t-il les moyens d’aider les directeurs d’école ? Les syndicats auront-ils la volonté de les entendre ?

 

(*) A lire ou relire

- Malaise et désenchantement dans l’Education nationale
- Une cause du malaise enseignant : la faillite du remplacement des maîtres absents

 

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Jeu 10 déc 2009 17 commentaires
Je suis également ouvert à une réflexion sur le rôle des directeurs d’école
 
C'est quand même ahurissant, ce genre de phrase. Une réflexion? Comme si le problème n'avait pas été posé depuis longtemps. Je préfère m'abstenir de dire pleinement ce que je pense. Mais j'ai du mal à m'imaginer faire une année de plus dans cette fonction ahurissante et déconsidérée d'esclave au service de tout le monde, et surtout des bureliers (merci Zézette!) de l'Education Nationale.
Pascal Oudot - le 10/12/2009 à 13h07
Parmi les reproches faits aux syndicats, il est relevé :
"une prise en compte insuffisante dans les négociations avec le gouvernement sur la retraite, la pénibilité du travail, les interruptions dans la carrière pour élever des enfants, l’écart de comptabilisation des enfants dans le calcul de la retraite entre secteur privé et Education Nationale"
Mais je pense qu'on pourrait aussi y inclure la défense des intérêts des directeurs d'école. Si j'ai bien lu, on dit que les réponses proviennent de 63% de syndiqués. Et comme le cas des directeurs d'école est cité en référence, je suppose que beaucoup de directeurs (parmi les syndiqués) ont répondu à l'enquête et qu'ils y ont dit leur mal de reconnaissance.
Voilà qui devrait alerter les syndicats. Thierry Cadart (Sgen), Gilles Moindrot (SNUipp) et Christian Chevalier (SE-Unsa) ne peuvent plus faire les sourds. Ce sont leurs adhérents qui se plaignent.
Moira377 - le 10/12/2009 à 15h19
C'est vrai que le boulot de Directeur est extrèmement pénible . Je suis responsable de 502 élèves et je n'ai personne pour m'aider (plus de secrétaire) . Je suis épuisé le soir . Je souhaiterai qu'on me donne un statut en reconnaissance de la fonction .
Les syndicats , je ne les reconnais pas . Ils ne représentent que 8% des travailleurs . On devrait réformer cette "profession-bidon" .
Noé BABET - le 10/12/2009 à 16h35
Luc Chatel : « Je suis également ouvert à une réflexion sur le rôle des directeurs d’école, dont les responsabilités se sont effectivement accrues au cours des dernières années sans qu’un statut propre soit créé à leur destination. C’est par cette question qu’il faudra commencer par s’interroger avant d’envisager une évolution du statut des établissements ».

Des mots, toujours des mots qui ne suffisent plus à anesthésier la souffrance (le mot n'est pas trop fort) des collègues directrices et directeurs d'école, surtout ceux ne bénéficiant pas d'une décharge, ou n'ayant qu'une décharge insuffisante.

Il est vrai que notre manque de réaction (dû à l'épuisement ? à l'habitude de faire tout et n'importe quoi dès que notre administration
nous le demande ?) nous rend complice de cet état de fait.

Un exemple parmi tant d'autres : depuis deux semaines, dans le cadre de la pandémie, j'envoie un état quotidien des absences dans mon école à mon IEN et à L'IA.

Je reçois chaque jour un message de l'IA m'indiquant que mon message n'est pas passé ("over quota"). J'en ai avisé l'IA, mais rien ne bouge !

J'ai le sentiment très fort que notre travail ne sert absolument à rien, que l'IA tourne à vide, que l'on produit des données qui ne servent à personne ni à rien et que tout le monde s'en moque. UBU est de retour (ou il n'est jamais parti !).

Un directeur de plus en plus motivé…
JC RAMEY
RAMEY - le 11/12/2009 à 06h50
Je l’ai écrit je ne sais combien de fois ici : nous n’avons rien à attendre d’aucun gouvernement dans l’état actuel de nos finances. La dette de l’Etat atteindra 1 254 milliards d’euros fin 2010, soit 113 milliards d’euros de plus qu’en 2009 et 237 milliards de plus qu’en 2008. Au 31 mars 2009, la dette publique cumulée (État, Sécurité sociale, collectivités territoriales) atteignait 70,5 % du produit intérieur brut (PIB), soit un taux supérieur de cinq points à la moyenne de l’UE et dix points de plus que le taux de 60% maximum prescrit par le Pacte de stabilité de la zone Euro. La France vient de se voir accorder par l’Europe un délai jusqu’à 2013 pour ramener ses déficits budgétaires en dessous du seuil des 3% du PIB. Objectif qu’on ne parviendra pas à atteindre. La RGPP a encore de beaux jours devant elle. Et les directeurs de sombres années à patienter…
Froment - le 11/12/2009 à 16h16
La vivre c'est déjà difficile alors s'il faut, entre nous, développer au sujet d'  une fatigue que nous partageons tous à l'excès... je n'en ai pas le courage.

un dirlo ,  de moins en moins dirlo à l'approche du mouvement.
Grégoire - le 13/12/2009 à 19h41
Reçu sur la boite mail de l'école, un plaidoyé d'un syndicat adressé au ministre en faveur des Rased, des craintes les concernant, de leur malaise à effectuer leur mission alors qu'ils risquent d'être débarqués, de leur utilité pourtant..;etc..; rien que des remarques pertinentes certes mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser que nous pourrions peut-être avoir les mêmes égards, notre mission dans l'école étant largement tout aussi importante, notre malaise par rapport à la précarité et les difficultés de notre job bien plus aiguë que n'importe quel psy scolaire ..; mais rien..; alors, on nous accuse de corporatisme lorsque nous demandons simplement  d'être reconnus, mais  il doit y avoir de " bons" et de " mauvais" corporatismes..; syndicalement parlant bien entendu!
merlin - le 14/12/2009 à 18h41
Tu m'as pris de vitesse merlin. J'ai eu la même réaction.
GAUDEL - le 14/12/2009 à 18h52
La réponse est simple bien que caricaturale, elle n'en demeure pas moins vraie dans sa généralité : membres du RASED + conseillers pédagogiques + MAI + Psy = SNUipp (ceux-sont les mêmes)... En revanche les directeurs au SNUipp doivent à présent se compter sur les doigts d'une main.
jeanroger - le 14/12/2009 à 22h15
Peut-on encore être adhérent au Snuipp et directeur d'école la question mérite d'être posée. On peut cependant regretter qu'il n'y ait pas une plus grande implication des directeurs et directrice dans ce qui est leur destin. La pétition lancée par le Gdid recueille plus de 6000 signatures , la consultation en  ligne de l'Ifop avait fait un tabac, ce qui prouve bien que les dirlos répondent quand on les consulte.  Mais la jeunesse de la profession , sa précarité, la grande disparité dans la taille des écoles font que nous ne sommes pas assez unis ; le Gdid compte plus de 2000 membres , c'est bien, c'est beaucoup, mais pas encore assez pour que les grands syndicats prennent en compte les revendications portées par cette association.  Contrairement à ce que certains pensent, nous avons une bonne partie de notre destin en main.
merlin - le 15/12/2009 à 19h07