Directeurs en lutte

« Nous ne gagnons pas d'élèves, bien au contraire. A cette rentrée, nous avions prévu 25.000 élèves de plus à l'école primaire. Nous en aurons 960 de moins ».




Ce propos tenu lors du « chat » sur « 20 minutes.fr », Xavier Darcos l’a répété mot pour mot, ce mercredi 3 août sur RTL. Nous ne pouvons que marquer un fort étonnement devant ce décalage entre les données de l’Insee et celles du ministère de l’Education nationale.

En effet, l’évolution démographique montre que La France est la championne d'Europe de la natalité : avec un indicateur de fécondité de deux enfants par femme en 2006, elle devient, avec l'Irlande, le pays le plus fécond de l'Union européenne. La France est l'un des seuls pays d'Europe où le taux de natalité progresse. Il est actuellement de 1,98 enfant par femme. Si on ajoute à cela un solde migratoire positif et un allongement de la durée de vie, la croissance démographique est plus que positive. En 2003, l'Europe des 25 a vu sa population croître de 216.000 personnes. A elle seule, la France y a contribué à hauteur de 211.000 personnes. D'ici à 2050, la France pourrait devenir le pays le plus peuplé d'Europe.


Cet accroissement important a débuté en 2000 et se poursuit encore en cette année. L’école primaire accueille actuellement essentiellement les enfants nés depuis 1998. Mathématiquement, les effectifs scolaires ne peuvent que croître. Certes, depuis son passage sur le plateau de Canal + et son incapacité à utiliser la règle de trois, nous savons que le ministre est fâché avec les chiffres… Cependant il dispose de services compétents : « Notre direction de l'évaluation et de la prospective nous permet une très grande prévisibilité, et nous adaptons chaque année nos recrutements à nos besoins ».

 
 
Quelles hypothèses pouvons-nous émettre pour expliquer cette différence de constats effectués par l’Insee et le ministère ?
  

Hypothèse n° 1 :

Le service des prévisions du ministère se trompe… ce que nous ne pouvons croire puisque le ministre nous dit qu’il est compétent…

 

Hypothèse n° 2 :

Les Français ne scolarisent pas leurs enfants… Ce qui semble tout à fait improbable dans un pays qui est l’un des plus grands consommateurs d’école au monde.

 

Hypothèse n° 3 :

Existerait-il une espèce d’Arche de Zoé qui enverrait des milliers de petits Français à l’étranger… ? Difficile à croire… 25 000 enfants ne peuvent pas ainsi disparaître…

 

Hypothèse n° 4 :

Tel l’alchimiste qui transforme le plomb en or, l’alchimiste Darcos aurait-il réussi à transformer l’excès d’élèves qui plombent son budget en un bel or sonnant et trébuchant grâce aux suppressions de postes d’enseignants… ?

 

Trêve de plaisanterie… Cessons de jouer les faux naïfs. Car la réponse nous est donnée par Xavier Darcos lui-même. Ou plus exactement, elle est contenue dans l’audition du ministre par la commission des finances du Sénat.
 

Le jeudi 3 juillet 2008, la commission des finances a auditionné M. Xavier Darcos, ministre de l'Éducation nationale, sur les crédits de la mission "Enseignement scolaire ".

A la 47ème minute de son audition, le ministre aborde clairement la question du budget et énonce les grandes priorités de sa mission :

 

Xavier Darcos : « Nous voulons rationaliser les 57 milliards d’euros en donnant davantage d’autonomie aux établissements et en créant les établissements publics du premier degré, avec des établissements qui aient de vrais patrons, à qui nous puissions déléguer des budgets, qui les gèrent et qui nous rendent compte ».

 

Le ministre nous donne ensuite son sentiment sur l’école maternelle. Et c’est dans cet extrait de son audition que se trouve la réponse à notre question initiale sur les différences constatées entre les chiffres de l’Insee (évolution démographique positive) et ceux de ses services (nombre d’élèves scolarisés en baisse) :

 

« Le deuxième sujet qui me préoccupe et que nous n’arrivons jamais à faire ouvrir réellement, c’est la question compliquée du préélémentaire. Tout le monde sait très bien qu’en France, si nous scolarisons si tôt des tout petits enfants, à 2 ans ou 2 ans et demi, ce ne sont pas pour des raisons scolaires, mais parce que ça arrange les communes, les maires, parce que ça empêche de fermer des classes.

Je serais heureux qu’un jour la Nation se pose la question de la petite enfance de manière plus globale, et que la petite section de l’Ecole maternelle ne soit pas la variable d’ajustement des communes pour éviter de fermer une classe.

Est-ce qu’il est vraiment logique, alors que nous sommes si soucieux de la bonne utilisation des crédits de l’Etat, que nous fassions passer des concours à bac+5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants ou de leur changer les couches ? Je me pose la question, ces personnes ayant la même compétence que si elles étaient par exemple institutrice en CM2. Donc la question du préélémentaire me paraît devoir être posée, mais elle est très difficile à soulever sans immédiatement amener avec elle une tempête de polémiques et de préoccupations municipales.

 

J. Arthuis (ex-ministre, Président de la Commission des Finances du Sénat depuis 2002) :

Mais pendant très longtemps, vos inspecteurs décidaient de la création ou de la fermeture d’une classe en fonction du nombre d’élèves inscrits, et donc si on avait pu inscrire des élèves à 15 mois, je pense qu’on l’aurait fait… Franchement, c’était une situation totalement absurde.

Dans nombre de communes rurales, les maires feraient bien de réfléchir à des regroupements d’école sur un seul site. Avez-vous des évaluations sur l’efficacité des différents systèmes de regroupement, concentrés ou non ?


X. Darcos : (après s’être tourné vers ses conseillers) : Je suis obligé d’avouer que nous n’avons pas d’évaluation très objective que je puisse présenter de manière sérieuse.


J. Arthuis : Comment pourrait-on, en milieu rural, trouver des regroupements entre l’Ecole publique et l’Ecole privée ?

 
X. Darcos : Question politique compliquée…


G. Longuet (ex-ministre, sénateur) : Le RPI concentré, avec un établissement public au niveau cantonal me semble acceptable ?


X. Darcos : Je suis d’accord avec ça, on peut même considérer que la question de l’Ecole a été la première forme d’intercommunalité. (…) Je le répète, j’espère pouvoir dans le premier trimestre qui arrive, faire faire une avancée considérable sur la question de l’Etablissement public du premier degré. Pour ne pas dire une avancée définitive. Du moins je l’espère.


G. Longuet : Sur la question de la maternelle, j’ai demandé à la Cour des Comptes une enquête sur l’Ecole maternelle, cela pourra être l’occasion de faire prospérer les idées que nous avons évoquées ce matin.


X. Darcos : Je vous remercie, d’autant que c’est un sujet qui est très difficile à aborder objectivement, si j’en juge par les questions posées par les élus...


J. Arthuis : Est-ce que c’est difficile parce que nous n’osons pas ?


X. Darcos : Parce qu’il faudra trouver d’autres solutions pour les enfants… »

 

 

Il est clair que la maternelle va payer son écot à la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques), sigle désormais en vigueur chez les décideurs sommés de récupérer des milliers de postes (relire notre article sur la RGPP). Le ministre, devant le Sénat, semble en faire une de ses priorités.

Il faut bien se rendre compte de l’inversion des procédures utilisées par le ministère pour réaliser des économies budgétaires.

Auparavant, les services constataient les effectifs des établissements pour ajuster la carte scolaire. En fonction des baisses ou augmentations, des postes étaient supprimés ou créés.

De nos jours, le ministère fixe, d’abord, un nombre de postes à supprimer pour répondre aux impératifs de la RGPP. Il adapte ensuite les effectifs pour atteindre ses objectifs budgétaires.

Et comment obtenir le plus facilement les résultats escomptés ? En ne scolarisant plus les enfants les plus jeunes à l’école maternelle… Il est ensuite facile de constater une chute des effectifs par rapport aux prévisions… CQFD.

« Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ! »

 

Un rappel : En 2007, 84% des Français considèrent que l’Ecole maternelle fonctionne bien, et 60% qu’il faut baisser les effectifs pour de meilleurs résultats…

 

Viendra rapidement le temps où, mécaniquement, cette façon de procéder aura atteint ses limites. Il faut donc anticiper rapidement sur d’autres mesures qui permettront de poursuivre la RGPP. C’est ce à quoi va s’employer le ministre dès ce trimestre : « Je le répète, j’espère pouvoir dans le premier trimestre qui arrive, faire faire une avancée considérable sur la question de l’Etablissement public du premier degré. Pour ne pas dire une avancée définitive. Du moins je l’espère ».

 

Mais où sont les syndicats enseignants ? Il y a tant à faire…

 

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Mer 3 sep 2008 14 commentaires
Quel mépris pour les enseignantes de maternelle !
M. Darcos ne sait-il pas que nous n'acceptons pas les enfants s'ils ne sont pas propres ?
M. Darcos ignore-t-il que nous sommes secondées par une ATSEM ?
M. Darcos pense-t-il que la sieste dure toute la journée ? Ne sait-il pas que ce moment est souvent utilisé pour venir en aide, sous forme de décloisonnement, dans les classes des collègues ?
Je trouve honteux les propos tenus lors de cette audition. Pourquoi les syndicats n'ont-ils pas réagi ? 
Anne-Marie
mat pu j.prevert - le 03/09/2008 à 14h58
Vidéo de la commission des finances :
http://www.senat.fr/evenement/pjlreglement2007/xavier_darcos.html
Fanouch - le 03/09/2008 à 16h21
...j’espère pouvoir dans le premier trimestre qui arrive, faire faire une avancée considérable sur la question de l’Etablissement public du premier degré. Pour ne pas dire une avancée définitive.

J'espère que nos syndicats vont réagir et entrer dans les négociations et non pas adopter une position complètement négative qui laisserait le gouvernement entièrement maître du jeu.
Les EPEP, c'est quelque chose d'inéluctable. Alors, autant négocier pour que ce soit le moins mauvais pour nous. Je pense notamment à la présidence du conseil d'administration et à la représentativité des différentes parties. Il faut aussi songer à préserver les directeurs existants... Bref, y a du boulot !
VALMORI Patrick - le 03/09/2008 à 17h26
Merci pour cet entretien qui éclaire sans détour les intentions d'un ministre qui étale en même temps sa méconnaissance de l'école et son mépris pour les collègues de maternelle. Ce dernier point pourrait paraître extraordinaire mais il est plus généralisé qu'on ne le croit.
Il faudra se battre mais comme il est constaté partout, les nouveautés sont de toutes natures et semblent rendre muets des syndicats plus prompts à se concurrencer qu'à agir avec efficacité.
Ewen - le 03/09/2008 à 19h38
J'ai visionné la vidéo .. j'encourage tout le monde à le faire, elle est fortement intéressante.. je trouve d'ailleurs que les quelques raccourcis fait dans l'article de ce blog un peu facile et encouragent à atiser une polémique qui me semble moins prégnante dans le descours de Mr Darcos et de ses interlocuteurs !!!
Fanouch - le 03/09/2008 à 21h48
y' a du boulot, certes, mais j'ai bien peur que nous ne soyons déjà sacrifiés par les syndicats qui semblent préférer des coordinateurs de réseau aux dirlos en place. Jusqu'à présents , ils n'ont jamais négocié en faveur de ce que tu souhaites ... et qui semble pourtant la solution de bon sens dans la préservation de l'indépendance des équipes. Idéologie quand tu nous tiens!!!
merlin - le 03/09/2008 à 22h12
Désolé Ewen. Je connais plutôt bien Xavier Darcos et je suis en mesure de démentir vos propos.

"un ministre qui étale en même temps sa méconnaissance de l'école et son mépris pour les collègues de maternelle"

Il est probablement l'un des meilleurs connaisseurs du système éducatif français. C'est d'ailleurs la raison qui l'a fait entrer au gouvernement. Il n'était pas spécialement de la tendance sarkhozyste. Chacun lui reconnaît sa grande connaissance de la maison EducNat.
Ensuite, je peux témoigner qu'il y a chez lui une grande humanité et un grand respect de l'autre. Et en particulier des enseignants.
Il est vrai que de prime abord, c'est quelqu'un qui semble assez distant. Pas le genre à taper sur le ventre de son voisin. Une forme de timidité, de réserve, sans doute.
Il est également très intègre. Et surtout loyal. Ce qui explique qu'il applique la mission qui lui a été confiée. Pas facile pour lui en temps de vaches maigres. Il doit aussi se plier aux injonctions de la RGPP. Sur ce point, je suis en accord avec les termes de l'article.
Néanmoins, il s'efforce d'aplanir les difficultés. Rappelez-vous que dès sa nomination, il a réussi à diminuer le nombre de suppressions de postes que le gouvernement avait envisagés. Il s'est battu et a eu gain de cause dans les arbitrages. Les syndicats lui en ont su gré.
Je tenais à apporter mon petit témoignage qui, je le sais, reste et restera très minoritaire. Mais...
Lib144 - le 04/09/2008 à 10h43
Le dossier EPEP semble prêt ou s'il ne l'est pas, je suppose qu'il est en préparation.  Une préparation qui doit être bien avancée pour que le ministre espère "une avancée définitive".

Je trouve curieux que les syndicats n'en parlent pas. Est-il possible qu'ils ne soient au courant de rien ? Ou nous cachent-ils la réalité en attendant les élections professionnelles ?
Delphine IA78 - le 04/09/2008 à 15h43
Lorsque le projet sortira, il sera l'"oeuvre " du MEN mais aussi des syndicats qui auront participé à sa rédaction de façon directe et indirecte en faisant des choix en acceptant ou pas certaines possibilités. Travail " collégial" en quelquesorte....
shadow - le 04/09/2008 à 17h10
Certes, on peut être surpris de la rapidité annoncée à mettre en place les EPEP. Je pense qu'il y a plusieurs raisons qui poussent le ministre à aller vite.

1- Tous les gouvernements le savent : il est excessivement difficile de réformer l'école. Dès que les discussions s'engagent, très vite on se trouve face à l'opposition quasi systématique des syndicats. Sur tous les sujets. Et très vite, le débat s'enlise. S'il veut réussir à faire passer les EPEP, et dieu sait que le sujet est sensible, le ministre sait qu'il doit faire vite quitte à passer en force.

2- X. Darcos a annoncé que cette année serait celle de la revalorisation du métier d'enseignant. Or, comment revaloriser financièrement quand "les caisses sont vides" si ce n'est en réduisant la masse budgétaire. Près de 50 000 directeurs : impossible à revaloriser sérieusement. En créant les EPEP, on réduit considérablement le nombre de directeurs à revaloriser Du coup, l'effort budgétaire est moindre et surtout, il est perceptible par les bénéficiaires.

3- On le perçoit dans les discours ou les divers rapports : il manque de vrais chefs d'établissement dans le primaire. C'est politiquement incorrect et de ce fait la discrétion est de mise mais, chacun le sait, le ministre a besoin de faire appliquer sa politique de réformes sur le terrain et il a besoin de relais. Ce ne peut être que le directeur à la condition qu'il ait... autorité sur son personnel ! D'où la nécessité de passer par un statut qui pourrait mettre les syndicats en opposition par rapport aux directeurs car le ministre sait également que nous le réclamons, ce fameux statut refusé par les organisations syndicales. Diviser pour mieux régner...

Voilà donc les raisons principales, à mes yeux, qui expliquent que le ministre soit si pressé d'aboutir...
Froment - le 04/09/2008 à 21h22