Directeurs en lutte

 

L’article précédent a suscité beaucoup d’intérêt parmi nos lecteurs. Signe d’une attente très forte qui se concrétise par de nombreux courriers adressés directement à l’adresse du site. Nous ne pouvons évidemment pas les publier d’autant qu’ils reprennent, pour la plupart, les arguments déjà échangés dans les commentaires laissés sous l’article.

Une lettre, cependant, a retenu notre attention. Elle émane d’un ancien directeur devenu conseiller pédagogique. Dans sa missive, Jacques tente une explication sur les origines de cette hésitation à réclamer un statut de directeur, qui ne peut être que hiérarchique, selon lui… Parce qu’elle diffère sensiblement des autres et qu’elle apporte un éclairage intéressant sur le sujet du statut, nous avons décidé de la soumettre à nos lecteurs.

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Je ne suis plus directeur d’école. Je l’ai été 12 ans durant. J’en garde une certaine nostalgie qui m’amène plusieurs fois par semaine à parcourir les sites des directeurs (GDID et Directeurs en lutte). Au plus profond de moi, je me sens encore directeur.

Ce fut la meilleure période de ma carrière d’enseignant. Pourtant, j’ai quitté cette fonction pour devenir conseiller pédagogique, ayant un temps hésité à passer le concours d’IEN. J’ai quitté ce métier de directeur que j’adorais parce que je ne m’estimais pas en mesure de l’accomplir pleinement, intensément, faute de moyens. Comme tous les collègues dotés d’1/4 de décharge, je passais mon temps à courir après le temps. Le soir, j’avais l’impression de tout avoir fait à moitié : la classe, le travail administratif, le relationnel avec les adjoints… J’ai préféré changer d’horizon.

 

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le courrier de Delphine et les nombreux commentaires qui s’y attachent. Je  partage l’essentiel de ce qui y est écrit. J’ajouterai simplement une réflexion qui n’a pas trouvé, à ce jour, de réponse satisfaisante : pourquoi les collègues directeurs portent-ils leur choix sur un statut non hiérarchique plutôt que sur un statut hiérarchique ?

La notion de « statut non hiérarchique » n’existe pas en tant que telle. On peut parler de statut de corps, de statut d’emploi ou statut fonctionnel.

Comme exemple, il est souvent fait allusion au statut particulier des profs d’EPS ou de celui réclamé pour les conseillers pédagogiques ou les psychologues scolaires. Rien à voir. Dans ce cas, il s’agit de reconnaître la spécificité d’une fonction particulière exercée sans autorité sur quiconque.

Le directeur d’école exerce une fonction de direction. C’est là que réside la différence fondamentale avec les métiers cités précédemment. Il assure une fonction de responsabilité qui lui confère automatiquement autorité sur les personnels de son établissement. Comment comprendre qu’il accepte d’avoir autorité sur le personnel communal mais pas sur les enseignants ?

Lors d’une discussion récente avec mon IEN, celle-ci m’a confié qu’elle trouve « indécent » que notre fonction ne soit pas plus justement reconnue. Elle voit le travail accompli par les directeurs de sa circonscription et a « parfois mauvaise conscience à leur en demander toujours plus » et le plus souvent « dans l’urgence ». Cependant, elle ne comprend pas la position des directeurs d’école. Elle estime qu’exiger un statut non hiérarchique revient non pas à se contenter d’une « demi-mesure » mais pire : c’est « un non-sens ! »

Bien entendu, ce serait une façon de reconnaître, « dans les textes » la fonction. Un « premier pas indispensable» pour elle mais « qui ne règlerait rien » et « ne faciliterait pas le travail des directeurs ». Elle ajoute que « de nos jours, diriger, conduire, décider... requiert une autorité affirmée par un texte ».

Mon IEN est persuadée qu’en « assumant les responsabilités et devoirs qui sont la contrepartie d’un statut hiérarchique », les directeurs auraient plus de chances d’être entendus dans leur quête de reconnaissance. Un gouvernement, quel qu’il soit, ne saurait satisfaire une demande aussi ambiguë.

 

Ce refus de hiérarchie trouve ses origines dans la culture de gauche des personnels de l’Education nationale.

Il est vrai que la valeur d’autorité était considérée comme une notion attachée à la droite qui se voyait attribuer également le culte du chef et de la hiérarchie face à la gauche qui représentait l’égalitarisme.

J’emploie, à dessein, l’imparfait car « après l'élimination brutale de la gauche au premier tour de la présidentielle, en 2002, les valeurs incarnées par la génération 68 ont été mises sur le banc des accusés ». En 2007, la gauche a retenu la leçon et Ségolène Royal n’a pas hésité à venir piétiner les plates-bandes de Nicolas Sarkozy sur le thème de l’autorité.

Actuellement, la société française a parfaitement admis et réclame le retour à ces valeurs. De fait, il ne reste plus que les groupuscules classés à gauche de la gauche comme la commission "Anti-hiérarchie" de la fédération SUD éducation pour lutter, dans l’Education nationale contre toutes les hiérarchies : « de l’inspection aux diverses tracasseries des petits chefs, en passant par les rapports autoritaires maîtres / élèves… ». Il n’y a plus guère que ce collectif pour évoquer le bureau de l’école dit « bureau du directeur… »

Il semble que la société française avance plus rapidement que la « société enseignante ». Il me reste 9 ans avant la retraite. Je souhaite très fortement que les directeurs fassent un pas décisif vers la demande d’un statut de direction et qu’ils l’obtiennent. Alors, sans hésiter, je reviendrai terminer ma carrière parmi eux.

Jacques Marmey, CPAIEN

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Dim 20 avr 2008 42 commentaires
Que dire de plus sinon que l'analyse est bonne et que Jacques a bien fait de changer de cap.
Je doute qu'il reprenne un jour une direction. Il a beaucoup moins de responsabilités, d'ennuis, de soucis en tant que CP et surtout, il a des chances d'avoir un statut avant nous.
VALMORI Patrick - le 20/04/2008 à 23h27
L'absence de statut est une aberration !
Un statut non-hiérarchique est effectivement un "non-sens" !
L'antienne longtemps et encore répétée sur la conséquence d'une telle obtention (faire des directeurs des chefs ou mieux, des petits chefs !) n'est que le résidu stupide d'un blocage "intellectuel" d'une part du monde syndical enseignant.
Personne ne s'offusque qu'une équipe sportive soit dirigée (parfois de main de fer !) par un chef (le "capitaine" si l'on préfère, mais l'origine du mot est là) ; qu'une entreprise ait à  sa tête (c'est l'origine étymologique du mot aussi) un "chef d'entreprise" ! et l'on pourrait multiplier les exemples...
Bon nombre se satisfont d'une telle situation en omettant de voir les conséquences humaines et institutionnelles d'une telle aberration : "diriger" une équipe de parfois douze ou plus personnes sans avoir ni la place, ni le rôle ni le pouvoir de la faire dans le respect des textes, des lois qu'on lui demande de faire respecter !
Comment comprendre que les partenaires extérieurs (parents, Mairies, monde associatif, etc...) que nous cotoyons quotidiennement s'étonnent de cet aspect de notre métier alors qu'il ne semble en interne (mais il faudrait relativiser ceci, en particulier lorsqu'on dialogue avec beaucoup d'IEN dont les réponses se rapprochent des nôtres !) ne faire l'objet d'aucune mouvement !
Y-aurait-il quelque chose de "pourri" au royaume de l'Éducation Nationale ?
Henri - le 21/04/2008 à 07h38

"Aberration", "non-sens"... Tu as raison, Henri, ce sont les mots qui conviennent pour qualifier notre situation. L'école, un bateau sans capitaine et vogue la galère... ça ne semble déranger personne. On sait qu'on va à la catastrophe mais on ferme les yeux... Et on glause sur les déréglements de l'institution scolaire. On en riarait si ce n'était dramatique.

Ce qui me semble dangereux, c'est qu'on mette dans la tête des collègues l'idée qu'on pourrait, qu'on devrait être à même de mieux fonctionner avec un "statut non hiérarchique". Alors que, et tu le dis très bien, Henri, on devrait s'en offusquer. Je ne comprends pas : ça devrait faire tilt aux yeux de tous.

Tu vois, jusqu'à présent, je ne faisais que lire tout ce qui s'écrivait ici ou là. Toujours un peu déçu des idées dites à demi-mot. En découvrant les nombreuses réactions à la lettre de Delphine, ça m'a redonné du courage. Je me dit que je ne suis pas seul à penser qu'il nous faut un statut qui ose dire son nom. Je suis même persuadé que beaucoup le pensent sans oser le dire.
Politiquement, syndicalement incorrect.
Quelque chose qui ressemble à une forme de pensée unique...

Pierre Fauchet - le 21/04/2008 à 08h50
Il y a quelque chose qui me choque : tout le monde semble oublier qu'il existe en France des syndicats dont la vocation est défendre les personnels en tenant compte des mandats définis lors des congrès.
Jacques fait une caricature syndicale en citant SUD Education et son collectif "anti hiérarchie". Il oublie les syndicats à forte audience.
Tout le monde se plaint que le ministre agit sans vraie concertation (programmes, heures du samedi, stages de remise à niveau...). Vous semblez l'encourager à persévérer en transgressant la réalité syndicale. Voilà un sujet qui mérite, lui aussi, une large réflexion.
Dedel - le 21/04/2008 à 09h18
Dans la série "Les Comiques Troupiers", Dédel continue à amuser la galerie : "syndicats à forte audience" !!!
Audience ? oui, quand il s'agit de négocier en douce avec le MEN, sur le dos des personnels alors que chacun sait que la représentatitvité des dits-syndicats (appelés "majoritaires") s'amenuise depuis des années (au fait, comment font-ils pour tenir la route ?).
"Transgresser la réalité syndicale" ?
Demander un statut serait avoir une telle attitude ? le statut ferait-il partie de la "réalité syndicale" ?
Demander un statut, n'est-ce pas plutôt faire coller les métiers, les positions des acteurs au sein de l'enseignement élémentaires avec la réalité ?
Dédel peut continuer du fond de sa chapelle à croire et à tenter de nous persuader que les syndicats défendent "les personnels en tenant compte des mandats définis lors des congrès."
Amen !
Henri - le 21/04/2008 à 10h29

Pour ta gouverne, Henri, sache qu'il est couramment admis que l'audience des syndicats se mesure aux élections professionnelles. C'est d'ailleurs plus logique car ça donne une image conforme de l'indice de représentativité des organisations.
Ce n'est pas une façon pour moi de faire de la récupération. Tous les grands leaders des grandes rganisations syndicales (CGT, FO, CFDT...) tiennent ce discours.

Même chose d'ailleurs en politique sans que tu y trouves à redire. Prends le cas du président de la République. Elu à 53 % (Sarkozy), cela veut-il dire que son parti d'origine couvre 53 % de la population ? Non, évidemment. Pourtant, tu considères que sa représentativité, c'est celle de son élection.
Pourquoi en irait-il différemment dans le paysage syndical ?

Quand je parle de l'audience des syndicats enseignants, je fais référence aux élections professionnelles.

Dedel - le 21/04/2008 à 10h52
@ Dédel,
Pour ta gouverne, sache que le "couramment admis" est, généralement, une insulte à l'Institution, qui, par définition, est régie par le droit (donc, pas par la coutume).

Et sur la représentativité, tu essaies de nous faire prendre tes vessies pour tes lanternes.

1- la représentativité syndicale ne s'appuie pas (encore) sur les résultats des élections professionnelles.
Je te renvoie à la lecture de cet article du Monde:
http://www.dirlo.org/modules.php?name=News&file=article&sid=946
où tu verras que, FO, par exemple, est farouchement opposé au fait de lier représentativité et résultats aux élections professionnelles.
2-Même en considérant ce vote, je me marre en lisant "syndicat à forte audience"...
• faut voir les chiffres: inquiétants!
• faut voir l'organisation de ses élections chez nous l'EN): digne de la pire République bananière (dépouillement plusieurs jours après l'élection, pas de vrai contrôle des enveloppes envoyées, bulletins conservés on ne sait où...)
Enfin, un syndicat n'est pas un parti politique. Et on ne devrait mesurer son importance qu'au nombre de ses adhérents...

Ceci dit, je reste convaincu qu'un dialogue social de qualité passe par des syndicats forts.
C'est bien le contraire que l'on a en France. 
Stéphan - le 21/04/2008 à 11h38

Les syndicats nous ignorent mais nous ne faisons pas assez pour les 'intéresser'. Il faudrait qu'on se bouge avec plus de force et de cohérence.
Mettre en avant la demande d'un statut hierarchique sera une bonne raison de plus de ne pas se faire entendre car nous mêmes nous n'en voulons pas ( voir sondage IFOP ). Ce n'est pas non plus mon combat et j'en ai strictement rien à faire, ce qui m'importe c'est que mon métier soit reconnu et que je puisse l'exercer normalement pour moi, pour mes collègues et pour mes élèves. Que la mode soit au retour de l'autorité, c'est évident et il est facile de constater ce qui va avec, les injustices, les inégalités qui s'accroissent, l'arbitraire, au niveau de nos écoles des programmes  sans aucun fondement sauf idéologique,....Une lutte à continuer et à intensifier oui mais avec la majorité de nos collègues directeurs et avec l'assentiment de nos collègyues professeurs et instituteurs.

Ewen - le 21/04/2008 à 11h44
@ Ewen !

L'évolution existe !

"Mettre en avant la demande d'un statut hierarchique sera une bonne raison de plus de ne pas se faire entendre car nous mêmes nous n'en voulons pas ( voir sondage IFOP )"

Disons peut-être mieux : nous n'en VOULIONS pas ! Les esprits comme les réalités évoluent ; si les premiers se figent, ils finissent par se déconnecter du réel ! La consultation IFOP conserve toute sa validité, ne serait-ce dans un premier temps parce qu'elle existe ! Mais la réalité du terrain a continué à évoluer depuis maintenant plus de deux ans et la somme de travail, de RESPONSABILITÉS qui vont avec (Stage de remise à niveau, PPMS, gestion l'an prochain des deux heures, etc...). La situation des dirlos évolue aussi et son rôle, et son métier demande probablement une révision (déchirante ?) de la demande d'un statut !

"c'est que mon métier soit reconnu et que je puisse l'exercer normalement pour moi, pour mes collègues et pour mes élèves"
En quoi un statut hiérarchique serait-il contradictoire avec cette demande légitime et raisonnée ?

"retour de l'autorité"
Que d'amalgame ! Hiérarchie = autorité !!! Non ! hiérarchie = responsabilités clairement identifiées et assumées et non le flou actuel dans lequel nous baignons quotidiennement !

"Une lutte à continuer et à intensifier (..) avec l'assentiment de nos collègues professeurs et instituteurs."
Il serait peut-être intéressant de leur demander leur avis au lieu de continuer à entonner la litanie : "les adjoints ne veulent pas d'un statut pour les directeurs"...
Henri - le 21/04/2008 à 13h22
Mettre en avant la demande d'un statut hierarchique sera une bonne raison de plus de ne pas se faire entendre...

Est-ce qu'on nous entend actuellement ? Pas vraiment l'impression, Ewen. Pourtant, je ne nuis pas encore sourd.

...car nous mêmes nous n'en voulons pas ( voir sondage IFOP ).

Tu n'en sais rien, Ewen. La question n'a pas été posée. On avait le choix entre "le statut non hiérarchique" et ... RIEN.
Le choix est vite fait et s'impose de lui-même tant les directeurs veulent un statut.
Problème, cependant, comme le dit Henri dans son commentaire (n° 2) :
"L'absence de statut est une aberration !
Un statut non-hiérarchique est effectivement un "non-sens" !
"

Je t'invite Ewen à relire ce qu'a écrit Henri (commentaire 2). C'est très juste.
JiPé @ac-grenoble - le 21/04/2008 à 13h31