Directeurs en lutte
Suite à la publication par Xavier Darcos des nouveaux programmes de l'école primaire, les réactions ont été nombreuses, d'autant que comme l'a dit le ministre, la France
compte 60 millions de personnes qui ont un avis sur l'école.
Les syndicats enseignants ont déploré de n'avoir pas été associés à la rédaction de ces programmes. L'opinion publique se réjouit d'un retour aux "fondamentaux". Les enseignants,
perplexes, attendent des éclaircissements.
Nous reproduisons, ci-après, la réaction de Catherine Kintzler, professeur de philosophie à l'université de Lille III, essyaiste et auteur de nombreux ouvrages notamment sur la laïcité. Ce texte a été publié sur Marianne.fr
Les mesures proposées par le ministre pour refaire de l'école une école et non plus un «lieu de vie» vont dans le bon sens. Se pose désormais la question des moyens à mettre en oeuvre et de la cohérence de la réforme avec les propositions pleines d'affect du président...
On se lève quand le professeur entre en classe, on sait chanter La Marseillaise, on connaît la devise de la République.... Mais commençons par le commencement. L'école maternelle a pour finalité «d'aider chaque enfant à devenir autonome en s'appropriant des connaissances qui le prépareront à la maîtrise de la lecture, de l'écriture et du calcul». Bien sûr l'enfant y établit des relations avec autrui, mais «l'objectif essentiel [y] est l'acquisition d'un langage oral riche, organisé et compréhensible par l'autre». A cet effet «l'enseignant veille à offrir constamment à ses jeunes élèves un langage dont toute approximation est bannie ; c'est parce que les enfants entendent des phrases correctement construites et un vocabulaire précis qu'ils progressent dans leur propre maîtrise de l'oral». Et c'est précisément parce que le maître, en respectant la langue et la construction d'un savoir émancipateur, respecte et déploie en l'enfant la liberté humaine et l'aide à devenir élève, c'est-à-dire à s'élever, qu'il imposera et obtiendra le respect : aussi, on se lève quand le professeur entre en classe...
Ainsi les éléments, objets de l'école élémentaire, sont placés en condition de possibilité de l'émancipation. De façon pratique et sans effets de
manche prétentieux, on rappelle que l'instruction, qui suppose l'acquisition des disciplines, est aussi en elle-même une éducation. Et c'est pourquoi, fort logiquement, on ne jugera pas les
professeurs sur leurs méthodes mais, rompant avec l'ordre moral pédagogiste qui érige une norme a priori et indifférente au contenu, on les appréciera sur les résultats des
élèves.
Des mesures de bon sens... impossibles à appliquer
Les quelques citations qui précèdent ne sont pas extraites d'un texte signé par les ci-devant ministres de l'Education nationale Chevènement, en 1985 ou Bayrou en 1994, mais du projet de programmes pour l'école maternelle et primaire présenté le 20 février par Xavier Darcos. Lisibles par tous comme le voulait le ministre, ces programmes sont écrits dans une langue bannissant non seulement l'ambiguïté, mais aussi le jargon qui inonde la littérature officielle de l'Education nationale depuis bientôt trente ans et que bien des maîtres, en quittant l'IUFM, s'efforcent de désapprendre pour pouvoir faire classe. Est soulignée en chaque point, de la maternelle au CM2, la profonde liberté qui suit en toutes choses de l'ordre raisonné accessible à tous. L'ordre raisonné éduque parce qu'il ne se replie jamais sur l'intime, sur le proche. Son mouvement consiste à élargir l'horizon non par une vaine curiosité, mais par une maîtrise qui va du connu vers l'inconnu, du familier vers l'étrange - en commençant par la langue qu'on sortira bien vite de sa maternité.
Tout en se régalant à la lecture de ce texte, on se demande comment Xavier Darcos s'accommode de la proximité affective brandie par le président de la République pour imposer un très particulier «devoir de mémoire» aux écoliers de CM2. On se demande comment il réussira à installer ces mesures de bon sens en diminuant le volume horaire des cours, en marginalisant le temps scolaire à 4 jours hebdomadaires, et à moyens constants... On souhaite enfin qu'il prolonge son sillon dans le terrain autrement difficile du collège et du lycée.
L'aberration d'une école « lieu de vie »
Aujourd'hui, devant ces réaffirmations de l'élargissement raisonné qui sous-tend toute école et toute culture républicaines, quelque chose a bougé dans l'opinion. Il n'y a plus guère que Ségolène Royal pour s'indigner et s'effaroucher, avec quelques Diafoirus de la pédagogie «moderne», devant ce qu'elle appelle de «vieilles recettes» (dont ne font sûrement pas partie les internats militarisés qu'elle prônait). On se souvient pourtant que, devant les mêmes intentions, il était naguère du devoir de tout progressiste de crier à la ringardise et à la mise au pas ; il était de bon ton de dénoncer l'arrogance française drapée dans trois couleurs qui devaient devenir honteuses et ternes au point d'être sifflées sur un terrain de football en présence d'un premier ministre impassible. C'est que les temps ont changé et que les «incivilités», non seulement se sont répandues hors des tribunes de supporters, mais ont été rapportées à leur racine, laquelle consiste précisément à exalter en chacun les «racines» dans ce qu'elles ont de plus étroit et à l'y crucifier en lui déniant tout rapport à l'universel humain : ce que l'école a hélas réussi à faire ces trente dernières années en devenant « lieu de vie ».
Un double paradoxe
1- Nicolas Sarkozy, par des déclarations provocatrices dans lesquelles il persiste, s'acharne à ruiner la laïcité politico-juridique, ressoudant de ce fait miraculeusement un camp laïque hier profondément divisé et miné de l'intérieur par une «laïcité nouvelle», pas tellement éloignée de la «laïcité positive» avancée par l'Elysée. En revanche, son ministre de l'Education nationale, renouant avec une conception rationnelle du rapport entre savoirs et liberté, pose de nouveau un jalon majeur qui soutient la laïcité de l'école républicaine. Celle-ci, en effet, ne se réduit pas à des règles symboliques que la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux a opportunément prescrites. Elle reste vide si elle ne s'articule pas sur une construction de la liberté par le détour encyclopédique et les humanités, lesquels supposent la mise à l'écart des certitudes toutes faites - et donc la distinction non seulement du cultuel et du culturel, mais aussi celle du culturel et de la culture. Elle est bafouée si chacun, invité à rester ce qu'il est par une « culture de proximité », reste prisonnier d'une fausse liberté.
2- En face et inversement, une certaine «gauche», profitant de l'aubaine que lui offre le président de la République, refait l'unité pour défendre la laïcité politico-juridique menacée. Mais, s'agissant de la laïcité scolaire, elle continue à se crisper sur une conception qui, sous prétexte d'accueillir les enfants «tels qu'ils sont», fige cet état en essence intouchable, s'interdit de les promouvoir en élèves, négocie avec eux toute forme de discipline, installe le brouhaha comme une forme d'expression et organise l'anesthésie générale en les laissant passer automatiquement dans la classe supérieure.
Ce paradoxe croisé montre que l'unification du discours laïque et républicain ne peut pas s'effectuer sur un replâtrage politicien : la «vieille recette» consistant à soutenir tout ce que «l'ennemi» attaque et à attaquer tout ce qu'il soutient ne sert ici qu'à évacuer les principes et à faire obstacle à la pensée.
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Un grand bol d'air pour aérer ses neurones !
"Le gouvernement a entrepris une marche arrière, annonçant d'abord une "mission pédagogique" confiée à Hélène Waysbord-Loing, présidente de l'Association de la maison des enfants d'Izieu, puis en évoquant la possibilité d'un parrainage par classe, avant finalement d'aboutir à un projet pédagogique.
Le souhait de Nicolas Sarkozy que tous les élèves de CM2 se voient "confier la mémoire" d'un enfant mort durant la Shoah a été abandonné.
"Il y a la volonté de tous d'arriver à améliorer ce qui est déjà très bien fait par les professeurs" enseignant la Shoah depuis 2002 en primaire, a insisté Simone Veil".
Encore une idée qui n'avait fait l'objet d'aucune réflexion préalable...
On ne peut accepter vos propos sans réagir Ewen. Qu'on soit de droite ou de gauche, on ne peut que faire le constat d'échec de l'école depuis des dizaines d'années.
Echec qui ne fait que s'accroître. Les différentes enquêtes internationales nous l'ont assez montré ces derniers mois. Il est évident que l'école n'assure plus son rôle d'ascenseur social. Les premiers à en être victimes, ce sont d'abord les enfants des classes sociales les plus défavorisées. Et cela est franchement scandaleux.
Revenir aux "vieilles recettes", c'est avant tout donner les bases les plus élémentaires à ces enfants. Les "fondamentaux", si vous souhaitez utiliser un autre mot à la mode. Moi, ce mot ne me choque pas. Ni ce qu'il recouvre. La grammaire, il ne faut pas la réserver aux élites. Or avec les méthodes floues telles qu'on nous les impose depuis des années et des ministres, c'est ce que nous faisons, hélas.
Quant à vos propos sur le "nationalisme", le "salut au chef", je ne vois pas ce qu'ils viennent faire dans ce débat.
Anne-Marie
Je ne trouve pas ces programmes poussiéreux, je leur trouve bien sûr des défauts (trop lourds en grammaire, trop d'importance au calcul posé...) mais je me sens plus à l'aise avec eux qu'avec ceux de 2002 .
Donc critiquons, mais ne rejettons pas par réflexe d'arrière garde
L'échec - mais encore faudrait -il évaluer, analyser, dire et écouter pour le cerner et le compendre - devrait justifier un retour en arrière ? Quelle est cette société qui accepterait le passé et sa basique instruction comme recours alors que le monde a considérablement bougé depuis quelques décennies et continue de se transformer ?
Ce n'est pas la mienne, ce n'est pas celle de mes élèves ni de leurs parents, ce ne peut être celle du progrès et de la réflexion car on supposerait alors progrès et réflexion et non retour en arrière.
Ce que mes élèves de milieu 'populaire', mon milieu 'populaire' , réclament, Eric, c'est la capacité à parler, à exprimer leur pensée, à écrire correctement dans toutes les dimensions, de la poésie, des contes ou des journaux. Et pour cela la grammaire n'est pas une solution. Les exercices d'application ne remplaceront jamais la capacité à produire un petit texte cohérent et achevé. Effectivement, il serait temps de ne pas balancer les bonnes expériences en revivant le passé. Ce serait aussi un meilleur respect de notre travail. Il est entièrement faux de faire le seul constat de l'échec quand on ne connait même pas la manière de travailler des collègues de l'école d'à côté, voire même de nos collègues du même couloir car il existe de supers réussites. Les voit -on ? Les valorise - t -on ?
Il y a bien une cohérence dans ce retour aux recettes de grand - mère : les élèves de milieu populaire devront - ils devenir des petits entonnoirs pour 'élargir leur horizon' ?
Cette cohérence de circonstance, née dans un contexte politique très particulier, va produire une incohérence totale car on ne peut exiger une évolution en se trompant de termes : les fondamentaux, il faudrait effectivement les définir.
Un peu de réalisme : la lecture de Kintzler en dit aussi long que ses références.
Faudra vraiment qu'on nous explique ce qui doit être réduit et qu'on le dise clairement.