Le 31 janvier, Bernard Toulemonde, Inspecteur général honoraire
de l’Education nationale était l’invité d’Emmanuel Davindenkoff au micro de France Info. Le thème de cette interview : l’Education nationale passe de l’administration au management.
Il nous a semblé intéressant de retranscrire, en entier, cette interview au cours de laquelle Bernard
Toulemonde a retracé les différentes étapes qui ont conduit à la réforme progressive des ressources humaines de la rue de Grenelle. Propos également intéressants car l’ex-IGEN donne sa vision du
« bon chef d’établissement » tout en reconnaissant que c’est « un colosse aux
pieds d’argile » ou encore que « le roi est nu ». (pour écouter cette
interview, cliquer ICI)
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« E.D. - Bernard Toulemonde, vous êtes Inspecteur général
honoraire et surtout vous êtes un des meilleur spécialistes de l’administration de l’Education nationale à moins qu’il faille dire management aujourd’hui ?
B.T. - Lentement mais sûrement, oui, effectivement, on est en
train de passer d’une administration classique à une administration de management de l’Education et la date de début, en gros, c’est 1987 quand le ministre a créé la Direction de l’Evaluation et de la Prospective (DEP) et le mouvement s’accélère.
Il s’accélère pour trois raisons : La première,
c’est la compétition internationale. On sait que l’éducation joue un grand rôle dans la compétition internationale et donc l’Europe fixe des objectifs aussi aux systèmes éducatifs.
C’est aussi les consommateurs d’école, les usagers
aujourd’hui ; ils exigent des résultats.
E.D. - En clair, nous… enfin, les parents, les citoyens…
B.T. - Et même les enseignants pour leurs propres enfants et
enfin, c’est la raréfaction des moyens publics. C’est un point très important : faire moins… euh… faire mieux en tout cas avec moins ou en tout cas avec autant.
Et donc, on constate depuis 1987 qu’en réalité on a
eu trois phases : Dans la première phase, on s’est intéressé aux élèves, c'est-à-dire qu’on a évalué les élèves.
E.D. - C’est le moment où on voit fleurir les palmarès des lycées et autres qui viennent des chiffres des
ministères…
B.T. - Voilà. Et ça, c’est le risque effectivement qu’il n’y ait qu’un palmarès mais l’Education nationale a
cherché justement à sortir du palmarès et à faire des évaluations des élèves sur des enquêtes très, très précises, très pédagogiques et donner aux enseignants les moyens d’évaluer les forces et
les faiblesses de leurs élèves.
Dans un deuxième temps, on s’est intéressé aux
établissements, aux académies et même à l’Education nationale en général. C'est-à-dire qu’on a fait des évaluations des établissements scolaires. L’Inspection générale a fait des évaluations des
établissements scolaires, des académies et puis la Direction de l’Evaluation et de la Prospective a sorti tous les documents sur l’état de l’école. C’est un livre qui est bien connu sur la
géographie de l’école…
Et depuis 2005, on est rentré dans une troisième
phase. Cette fois on s’intéresse aux personnels et on a ajouté un petit mot : Evaluation et Performance.
E.D. – La Direction
de l’Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP)
B.T. - …et de la Performance.
E.D. – Il fallait bien en faire quelque chose un jour. Alors on en fait quelque chose avec, entre autres, ces
primes pour les chefs d’établissement. La fameuse prime, les 6000 € tous les trois ans, annoncée par Luc Chatel à ce même micro, il y a quelques jours. Qu’est-ce que ça a de
nouveau ?
B.T. – Oh, ça a… c’est nouveau très partiellement. Pourquoi ? Parce que les chefs d’établissement,
aujourd’hui, heureusement, les proviseurs et les principaux de collège, ils ont un régime indemnitaire relativement important. C’est vrai que beaucoup d’entre eux se donnent beaucoup à leur tâche
et le régime indemnitaire, en gros, par an, c’est de 4000 à 7000 € pour les chefs et pour les adjoints de 3,5 à 6000 € par an. Et alors…
E.D. – Le régime indemnitaire, c’est la prime en langage courant.
B.T. – Oui, c’est toutes les primes de… responsabilité, de ceci, de cela… qu’ont les chefs d’établissement. Et
l’idée, au fond, du ministre c’est d’ajouter une prime de performance, cette fois. Prime de performance qui serait de 6000 € sur 3 ans, c'est-à-dire de 2000 € par an.
Alors, en réalité, à ce moment-là, ça s’appelle les
PFR, c'est-à-dire les primes de fonction et de résultats ; ça, l’ensemble de la fonction publique, aujourd’hui, tous les fonctionnaires sont soumis à ce nouveau régime de primes qui
s’appelle la prime de fonction et de résultats.
E.D. – Question : pour les chefs d’établissement, un des critères qui sera pris en considération, Luc
Chatel l’a dit, ce sont les résultats des élèves. Les enseignants n’y sont pas pour rien dans
les résultats de leurs élèves or un chef d’établissement n’a aucun pouvoir managérial, puisqu’on emploie ce terme, sur les enseignants. Le roi est nu.
B.T. – Absolument. Le roi est nu et je dis que c’est un colosse
aux pieds d’argile. C'est-à-dire qu’il est comme un PDG dans son établissement mais en réalité il n’a pas autorité sur l’essentiel de son établissement, c'est-à-dire les enseignants.
Alors, dire que c’est par rapport aux résultats de ses élèves, non, franchement. D’ailleurs les chefs d’établissement ne sont pas d’accord sur ce point-là et ne peuvent pas garantir
ça.
Qu’est-ce qu’un bon chef d’établissement ? Au fond, est-ce
celui qui est docile par rapport aux ordres qu’il va recevoir ?
E.D. – Ce qui est une des craintes des syndicats enseignants qui ont même parlé de servilité.
B.T. – Tout à fait. Est-ce que c’est celui dont on n’entend pas
parler parce qu’il achète la paix sociale dans son établissement ? Celui-là, il ne dit rien, il ne demande rien à personne. Il se débrouille dans son petit coin.
Ou
bien, le bon chef d’établissement, c’est celui qui mouille sa chemise, qui mobilise ses personnels et il n’a que sa force de conviction ? Il n’a d’autre pouvoir que sa force de conviction. Est-ce que
c’est celui-là le bon chef d’établissement ? Eh bien, moi, je crois que c’est ça.
E.D. – Faire reposer une politique publique sur la seule force
de conviction, c’est quand même peut-être un peu léger… Est-ce qu’un jour on va aller vers le salaire au mérite des enseignants ? Parce que c’est aussi la crainte qu’il y a
derrière. Parce que si on parle performance des chefs d’établissement et des établissements, à un moment, on parle de performance des enseignants…
B.T. – Absolument. Mais déjà aujourd’hui, les enseignants l’oublient et ne le disent pas, ils avancent. Et
leur avancement aujourd’hui, il est soit au grand chois, soit au choix, soit à l’ancienneté.
E.D. – Ils n’avancent pas tous de la même manière…
B.T. – Ils n’avancent pas tous de la même manière. Leur salaire n’est pas le même en fonction de leur notation
car c’est ça l’essentiel, c’est la note. Aujourd’hui, ce système de notation des enseignants des enseignants est archaïque. Tout le monde
est d’accord là-dessus, simplement, les syndicats ne veulent pas de système avec l’évaluation au mérite. Mais je pense qu’il faut trouver un autre système de gestion des ressources
humaines.
E.D. – Peut-être qu’on vous retrouvera un jour pour parler de performances des enseignants… »
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Les directeurs d’école peuvent à maintes reprises s’approprier les propos de Bernard Toulemonde notamment
lorsqu’il justifie le régime indemnitaire des chefs d’établissement en déclarant : « C’est vrai que beaucoup d’entre eux se donnent beaucoup à
leur tâche ». Ou encore lorsqu’il décrit les qualités du « bon chef d’établissement ». Là aussi, plus encore que les personnels
cités par l’ex-IGEN, le directeur d’école « mouille sa chemise » et a besoin d’une « force de
conviction » hors du commun pour mobiliser son équipe et faire tourner son établissement. Car lui, sans statut, ne peut compter que sur sa
seule « force de conviction »… et rien d’autre. Pas même les primes. Et comme le dit très justement Emmanuel Davidenkoff, « faire reposer une politique publique sur la seule force de conviction, c’est quand même peut-être un peu léger… ».
Quand le ministre et les syndicats enseignants le comprendront-ils enfin ?
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