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Lundi 28 mai 2007 1 28 /05 /Mai /2007 23:24

La carte scolaire n'est plus ce qu'elle était. Et les parents cherchent fréquemment à y faire échapper leurs enfants: c'est le cas pour 40% des collégiens de Paris. Les parents utilisent deux principales stratégies pour contourner ce qui était initialement un découpage administratif.

Au départ (en 1963), l'idée était simple: chaque écolier, collégien ou lycéen devait être scolarisé dans l'établissement le plus proche de son domicile, selon un découpage administratif. Mais, en quatre décennies, les choses ont changé. L'écart a tellement grandi entre les établissements de centre-ville (où vivent souvent les élèves les plus aisés) et les autres que la carte scolaire ne joue plus son rôle de mixité sociale. Devenus consuméristes, de nombreux parents refusent d'inscrire leurs enfants dans un établissement à la réputation insuffisante au seul prétexte qu'il est situé près de chez eux. Mieux vaut leur infliger des trajets quotidiens, parfois longs, pour en rejoindre un autre, mieux coté. A Paris, 40% des collégiens ne fréquentent pas le collège dont ils dépendent.

Pour contourner la carte scolaire, les parents n'ont que deux solutions: inscrire leurs enfants dans le privé -mais les places y sont si rares que certains collèges bouclent le recrutement de leurs sixièmes dès la Toussaint précédente- ou obtenir une dérogation. Cette procédure doit être entreprise auprès de la mairie (pour les écoles) ou du rectorat (pour les collèges et les lycées). La dérogation n'est en principe acceptée que si les raisons invoquées par les parents sont justifiées: proximité géographique par rapport aux domiciles de parents divorcés, choix d'une option rare, rapprochement de fratries...

60% chez les cadres mais seulement 18% chez les ouvriers

Mais, dans les faits, elle l'est aussi parfois lorsque les parents trichent, par exemple en faisant intervenir une connaissance influente. Le rectorat de Paris reçoit ainsi chaque année 1 700 demandes de passe-droit. Environ 250 sont acceptées. A ce petit jeu, les enseignants, les journalistes et les politiques se révèlent redoutables.

Autre option pour les resquilleurs : mentir sur la domiciliation. Comment? En achetant une chambre de bonne grande comme un placard mais perchée en haut d'un immeuble rattaché à tel collège ou lycée; ou en usant de l'adresse d'un proche habitant le secteur recherché; ou encore en achetant à un concierge complice une boîte aux lettres vide, puis en fabriquant de fausses quittances pour "prouver" la domiciliation...

Dans les deux cas (demande de dérogation en bonne et due forme ou tricherie), les parents les plus aisés s'en sortent le mieux. Le sociologue Marco Oberti a montré que dans le département des Hauts-de-Seine, la part des élèves fréquentant un autre collège que celui dont ils dépendent grimpe à 60% chez les cadres, alors qu'elle n'est que de 21% chez les employés et de 18% chez les ouvriers
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Alexandre DUYCK
Le Journal du Dimanche

 

La suppression de la carte scolaire est-elle susceptible d'amener davantage d'égalité sociale ? Xavier Darcos semble croire à cette hypothèse. "Je commencerai à supprimer progressivement la carte scolaire à partir de la rentrée prochaine" a-t-il annoncé au congrès de la Fcpe. "Ce système ne fonctionne pas dans les quartiers où le besoin de mixité sociale est plus fort que dans les autres. Je considère que l'égalité des chances passe par une redéfinition de nos instruments de mixité sociale, tout en supprimant progressivement la contrainte qui pèse sur les familles". Dans une logique toute libérale le ministre semble croire que la liberté de mouvement des familles permettra de remédier à la ségrégation scolaire.

A vrai dire, d'autres voix s'élèvent pour dénoncer la carte scolaire. Ainsi le sociologie Mario Oberti, auteur d'un ouvrage à paraître sur le sujet, dénonce, dans la revue Claris, la carte scolaire. "Présentés comme un dispositif de lutte contre la ségrégation scolaire, ces résultats mettent en évidence son faible impact sur les pratiques des classes moyennes et surtout supérieures, qui subissent le moins les contraintes spatiales. Les classes populaires voient au contraire leur assignation spatiale renforcée par une assignation scolaire qui fonctionne de façon beaucoup plus efficace à leur égard. Effet paradoxal d’une mesure visant à lutter contre les inégalités sociales à l’école et qui s’applique précisément de façon profondément inégalitaire en faveur des classes les plus favorisées". Ainsi la carte scolaire serait devenue plus qu'inefficace : un carcan pour les plus défavorisés. La renforcer "serait une façon de pénaliser les plus pauvres et de protéger les intérêts des mieux lotis" comme l'écrit G. Félouzis

Mais suffit-il de supprimer la carte scolaire pour mettre fin à la discrimination ? L'exemple des pays qui ont mené cette politique devrait nous éclairer. C'est le cas par exemple de la Belgique ou des Pays-Bas où la disparition de la carte scolaire a conduit à un renforcement de la ségrégation sociale et ethnique. C'est encore plus vrai quand le système diversifie les types d'établissement creusant encore davantage l'écart entre eux. Ainsi François Dubet et Marie Duru-Bellat peuvent écrire "il ne suffit pas de dénoncer la carte scolaire pour proposer une politique et, plus encore, une politique plus juste que celle que l'on condamne. La seule suppression de la carte scolaire serait probablement un remède pire que le mal. En effet, on imagine aisément que, comme sur n'importe quel marché, les acteurs ayant le plus de ressources et d'informations s'en tireront nettement mieux que les autres et que, une fois encore, les plus démunis auront moins de choix, moins d'opportunités et moins encore de chances de réussir dans l'école". Dans cet objectif, en supprimant la carte scolaire, le gouvernement s'attaquerait à une valeur fondamentale de l'Ecole : le tabou de l'égalité. Sous prétexte d'une égalité des chances toute théorique, il inscrirait au fronton de l'Ecole une nouvelle devise, celle de l'inégalité fondatrice.
 
  
L
es incidences sur l'école primaire

La modification de la carte scolaire dans un premier temps, puis sa suppression dans les années à venir aura une incidence sur les écoles maternelles et élémentaires.

S'il est vrai que la carte scolaire est essentiellement contournée à compter du collège, elle peut entraîner des modifications d'effectifs sur les écoles. La fluctuation des effectifs aura pour conséquence la redistribution des décharges de directeur. Le risque de rendre les directions de ces écoles encore moins attrayantes n'est pas négligeable. Autres conséquences probables : l'augmentation du nombre de directions vacantes et la nomination de débutants sans formation à la tête de ces établissements...

Prenons l'exemple d'un collège à "réputation insuffisante". La suppression de l'obligation d'inscription pour les enfants du quartier se traduira par une baisse significative de ses effectifs. Baisse d'effectifs qui sera constatée également dans l'école de quartier pour des raisons pratiques (conduite, regroupement des enfants d'une même famille) ou de suivi scolaire cohérent (liaison école / collège...). La situation pourra être inversée pour les écoles voisines d'un collège à "bonne réputation". 

Déjà, de nombreux maires s'inquiètent des conséquences prévisibles de gestion des bâtiments et personnels communaux. Certaines écoles se trouveront trop petites pour accueillir tous les volontaires alors que d'autres se videront. Nécessité d'agrandir ici et d'entretenir des locaux vides ailleurs...

Cette réforme annoncée par Nicolas Sarkozy et confirmée par Xavier Darcos risquent de faire grincer des dents. Un sondage publié aujourd'hui dans Ouest-France montre que la question divise les Français (54 % favorables au maintien, 43 % à la suppression). Surtout, depuis la dernière loi de décentralisation, les collectivités locales (la ville pour les écoles, le département pour les collèges, la région pour les lycées) dessinent elles-mêmes les cartes scolaires en vigueur. Si un conseil général refuse de "désectoriser" un collège, que pourra faire l'Etat ?

"Les départements voient le projet d'un très mauvais oeil, assure Bernard Toulemonde, ancien inspecteur général de l'Education nationale. Ils évaluent bien le coût éventuel. Les collèges de bonne réputation seront débordés par la demande et devront s'agrandir, les transports scolaires devront être considérablement renforcés..." 

Ultime et amusante précision : les conseils généraux de droite râlent autant, si ce n'est plus, que ceux de gauche contre le projet gouvernemental.

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