Vendredi 24 août 2007
5
24
/08
/2007
22:27
Finalement révélé jeudi 23 août par des "fuites", le rapport du Haut conseil de l'éducation (HCE) consacré à l'école primaire est conforme à ce qu'en décrivaient certains de ses auteurs et destinataires : il critique les performances insuffisantes de ce maillon de la scolarité, qui englobe l'école maternelle (ou "pré-élémentaire") et l'école élémentaire. Le HCE s'exprime sans langue de bois mais sans agressivité. "Notre école primaire, peut-on lire dès l'introduction, se porte moins bien que l'opinion publique ne l'a cru longtemps. En particulier, elle ne parvient pas, malgré la conscience professionnelle de son corps enseignant, à réduire des difficultés pourtant repérées très tôt chez certains élèves et qui s'aggraveront tout au long de leur parcours scolaire".
Le rapport constate que chaque année "quatre écoliers sur dix, soit environ 300 000 élèves, entrent au CM2 avec de graves lacunes", que "près de 200 000 d'entre eux ont des acquis insuffisants en lecture, écriture et calcul", dont "plus de 100 000" qui "n'ont pas les compétences de base dans ces domaines". Ces estimations sont par la suite reprises en pourcentages, le HCE opérant une distinction entre 60 % des élèves qui "ont des résultats acceptables ou satisfaisants", 25 % qui "ont des acquis fragiles" et 15 % qui "connaissent des difficultés sévères ou très sévères". L'école semble "s'être résignée à l'échec des élèves qui accumulent les insuffisances" et "se révèle globalement incapable de mettre en place un soutien et un rattrapage efficaces". Il est "urgent d'agir", commentent les auteurs du rapport, soulignant qu'avec la prolongation de la durée de la scolarité obligatoire et l'instauration du collège unique, "la finalité de l'école a changé".
Le problème clé est que "les chances d'accomplir une scolarité sans heurts et conduisant à une qualification réelle sont très fortement liées au niveau initial des compétences au cours préparatoire". Non seulement "le niveau à l'entrée au CP pèse très fortement sur les chances d'un cursus scolaire régulier", mais au lieu de se résorber "les difficultés identifiées dès le début de la scolarité, s'aggravent avec le temps". "Ainsi, les élèves qui sont en difficulté dès leur entrée au CP le sont toujours, dans leur quasi-totalité, par la suite". A mauvais départ, mauvaise arrivée : le HCE ajoute que "le problème s'amplifie tout au long du parcours scolaire", conduisant aussi à l'échec au collège.
Le redoublement est-il un bon moyen de résoudre ces difficultés ? Pour le HCE, la réponse est négative. Citant "deux enquêtes effectuées à plus de vingt ans d'intervalle", le rapport juge le redoublement précoce "inefficace" car les écarts de performance sont "spectaculaires" entre ceux qui redoublent le CP et les "promus de justesse" en CE1 : parfois du simple au double en faveur des seconds. De plus, "l'inefficacité du redoublement se prolonge" plus loin dans la scolarité.
Abordant l'organisation de l'école primaire en "cycles" (cycle des apprentissages premiers : école maternelle ; cycle des apprentissages fondamentaux : grande section de maternelle, CP et CE1 ; cycle des appronfondissements : CE2, CM1 et CM2), le rapport déplore qu'elle n'ait jamais été vraiment mise en œuvre. Elle "reste en général un trompe-l'œil, et les familles, dans leur grande majorité, n'ont pas conscience de son existence". Le rapport souligne que "la mise en œuvre du socle commun, si l'on veut qu'elle soit effective, exige que l'école primaire donne un véritable contenu aux cycles" et insiste sur la nécessité d'une meilleure utilisation par les enseignants des évaluations des acquis des élèves.
Concernant l'école maternelle, le HCE estime qu'"elle ne met pas tous les enfants dans les conditions de réussir l'école élémentaire", alors que depuis 1994 "presque tous les enfants sont scolarisés en petite section dès l'âge de trois ans". "La question de la responsabilité de l'école maternelle dans l'échec scolaire à long terme ne peut être éludée", dit le texte. "L'école maternelle est une véritable école", affirme le HCE, dont les programmes visent "certaines acquisitions cognitives" (principalement le langage oral) ainsi que "l'initiation aux règles de la vie commune ". Bien que les particularités de l'école maternelle soient affirmées dans les programmes, dans la réalité ses méthodes d'apprentissage et d'évaluation "s'alignent très souvent sur celles de l'école primaire", déplore le HCE regrettant aussi "la pression des familles pour que le petite école ressemble à la grande".
Enfin, le rapport relève une insuffisance générale en termes de "pilotage" du primaire : il met en cause une mauvaise répartition des ressources humaines, une formation initiale et continue "inadaptée aux besoins" et une "direction d'école sans véritable statut".
Luc Cedelle (Le Monde)
Extraits :
L'organisation de l'école pénalise aujourd'hui son efficacité
Des écoles très dispersées
La France comptait 56 000 écoles maternelles et élémentaires à la rentrée de 2006 pour 62 000 dans les années 80. Ce réseau se caractérise par sa forte disparité et par son émiettement : 50% des écoles ont moins de 5 classes ; Il reste encore un peu plus de 7 000 écoles à classe unique, quasi exclusivement prises en charge par le service public d'éducation. <un peu moins de 3 000 écoles atteignent ou dépassent 11 classes : mons de 300 d'entre elles parviennent au seuil des 15 classes ou le dépassent. L'effectif moyen par école est d'un peu plus de 100 élèves ; il peut varier de 3 à 4 élèves pour une école à classe unique, à plus de 600 pour les plus grandes.
[...]
Une direction d'école sans véritable statut
La direction d'une école est assurée par un instituteur ou un professeur des écoles nommé par l'inspecteur d'académie. Le directeur peut, selon la taille de l'école, être partiellement ou totalement déchargé d'enseignement. L'institution lui confie des responsabilités croissantes, mais il reste pair parmi ses pairs, et l'on constate à chaque rentrée de nombreux refus d'exercer la responsabilité de directeur, les inspecteurs d'académie devant alors recourir à des réquisitions.
Les responsabilités de la direction d'école sont triples : administratives (veiller au respect de la réglementation, procéder à l'admission des élèves, définir le service de ss collègues et répartir les moyens d'enseignement...), pédagogiques (assurer la coordination entre les maîtres, réunir l'équipe éducative, veiller à la diffusion de l'information auprès des maîtres...), relationnelles (travailler avec la commune, les parents, les agents économiques, les associations et les autres services de l'Etat...).
Le titulaire de la fonction n'a pas l'autorité nécessaire pour assurer pleinement la direction de son école. Sur le plan pédagogique par exemple, le conseil d'école, qui définit et conduit le projet d'école, a un rôle souvent formel, faute de disposer des pouvoirs d'un conseil d'établissement ou d'administration.
Une grève administrative des directeurs, consécutive au débat sur leur statut, prive le système éducatif de statistiques pour l'école primaire depuis bientôt dix ans - le nombre exact des élèves du primaire n'est même pas connu - rendant son pilotage d'autant plus incertain. La durée et l'ampleur de ce mouvement constituent une anomalie sans équivalent dans la fonction publique.
Même s'il s'agit d'un sujet sensible, le débat sur la fonction de directeur d'école primaire, dotée de compétences explicites, ne devrait plus être éludé.